par D.Benchenouf
Les lignes qui suivent ne sont inspirées par aucune autre préoccupation que d’apporter mon propre témoignage sur une période de l’histoire de mon pays.
Le président Bouteflika ne pouvait pas si bien dire lorsqu’il affirma récemment, dans un discours à la nation, que le hidjab n’était pas algérien. Il a juste oublié de préciser que c’est son patron et néanmoins compère, le président Boumediene, qui avait introduit cet uniforme religieux en Algérie, de façon quasi officielle.
Dans la longue quête de l’affirmation identitaire et de la libération, les nationalistes algériens avaient abouti, presque naturellement, à faire de l’Islam le ciment de la nation. “Allahou Akbar” deviendra le cri de guerre des combattants pour l’indépendance. Ceux ci étaient considérés comme des “Moudjahidine”(combattants de la foi). Ceux qui tombaient au champ d’honneur étaient des “Chouhadas”(martyrs de la foi). Ce fut le cas depuis le débarquement des Français en Algérie en juin 1830 jusqu’à leur départ, en juillet 1962.
Après l’indépendance, l’usage de la religion à des fins politiques, entra désormais dans la logique de la récupération et de la manipulation des masses. Il connut d’autres prolongements, comme ces velléités schizophréniques du Président Ben Bella de censurer les mœurs, conformément à certains préceptes coraniques, en même temps qu’il faisait de vaines tentatives d’autogestion copiée sur le modèle soviétique.
La mise en avant d’une personnalité arabo-musulmane qui reniait de façon absurde le vieux fonds berbère et les aspirations modernistes des élites, en majorité francophones, restait malgré tout une simple façade.
L’administration et l’enseignement continuaient à fonctionner en Français. Le chef de l’Etat lui-même, utilisait cette langue dans la plupart de ses discours. Le journal télévisé était en français et même la justice était rendue dans cette langue, ce qui était un comble en soi, puisqu’elle aurait pu utiliser l’arabe dialectal dans les régions arabophones, et le berbère dans les régions berbérophones. Du moins, en attendant de trouver un consensus nationale sur la question.
Les mœurs des premières années de l’indépendance restaient, malgré certaines restrictions, très libres, plus conformes au poids des traditions séculaires qu’à celui de la timide censure officielle.
Dans les villes, celles parmi les femmes qui ne portaient pas le voile traditionnel, très spécifique pour chaque région du pays, s’habillaient à l’occidentale. Elles étaient relativement nombreuses par rapport à la population urbaine de l’époque. Il était très normal pour de nombreuses citadines, accompagnées ou non, d’aller au cinéma, au théâtre, aux spectacles divers qui étaient donnés à l’époque; ce qui serait inimaginable et très mal perçu aujourd’hui.
A la campagne, les mœurs étaient relativement plus rigides, parce que les conditions matérielles, très difficiles, ne permettaient pas de s’adonner aux loisirs. Mais les fêtes familiales étaient souvent le prétexte qui permettait aux femmes de prendre leur part de divertissement, de danser, de chanter, d’assister au spectacles de musiciens du terroir, à la fantasia etc.
En 1962, il y avait environ 500 salles de cinéma, de nombreux théatres, pour dix millions d’habitants. Il n’y en a plus qu’une dizaine aujourd’hui, dans tout le pays. C’est dire!
Le régime avait une sainte horreur du spectacle public en général, pour tout ce qu’il véhiculait comme idées ” subversives “. Il a tué à petit feu le cinéma algérien et le théâtre. Par contre, les mosquées, qui étaient autant de lieu pour sa propagande, étaient évidement l’objet de soutien attentif.
Les mosquées, beeaucoup plus rares qu’aujourd’hui, étaient moyennement fréquentées, mais la piété n’y était ni un vain mot, ni un effet de mode, en ce temps là.
Les gens qui faisaient la prière avaient une sorte d’aura et jouissaient de la considération générale, mais sans que cela ne leur confère un quelconque droit de regard sur les mœurs de ceux qui ne la faisaient pas. Un esprit de tolérance régnait dans le pays. Il est vrai que ce n’était pas toujours très gai pour les femmes dans une société qui restait somme toute machiste et très conservatrice. Mais elle reposait sur des valeurs aujourd’hui disparues.
Les Algériens recouraient rarement à la corruption. On ne voyait jamais de simples fonctionnaires ériger ouvertement des villas alors que leurs revenus ne le leur permettaient pas. Le travail était sacralisé. Ceux qui avaient de l’argent n’étalaient pas leurs richesses. Les gens étaient sobres. La famille avait beaucoup d’importance. Il existait entre les gens une vraie solidarité et la pudeur n’était pas un vain mot.
Les arts populaires et l’artisanat foisonnaient. Jusque dans le début des années 1970, à Constantine par exemple, des artisans étaient réunis par corporations et par ruelles, dans la vieille ville. Dans tout le pays, Aurès, Kabylie, Sahara, Tlemcen, Alger, Blida, Médéa, Miliana, Bougie, Ghardaia, toutes les villes du Sahara et tant d’autres localités, étaient réputées pour leur artisanat, particulièrement vivace. Et authentique.
Malgré la grande pauvreté des populations et la confiscation du pouvoir par ceux qui allaient mener le pays à sa ruine, un vent de modernisme soufflait sur le pays. Les Algériens qui avaient su rester eux même et qui évoluaient en restant attachés à leurs racines, étaient portés par le désir d’une vie meilleure. Ils sortaient d’une longue nuit coloniale pendant laquelle ils devaient se contenter de vivre dans le caniveau pendant que les maîtres se vautraient dans le luxe. Libérés, ils croyaient le moment venu d’accéder au confort moderne, tout simplement, habiter dans une maison lumineuse, envoyer leurs enfants à l’école, avoir de l’eau courante, de l’électricité. Accéder à la science, sortir de la léthargie.
Je me rappelle de cette période comme d’une aurore de douce lumière et de rosée.
Jusque là, avant, pendant et après l’indépendance, les nationalistes comme les tenants du pouvoir s’étaient donc limités pour un usage de l’Islam comme d’un ciment, une sorte de vague référent socio-idéologique. Ce fut un choix qui porta ses fruits, puisque cela a permis d’unir tous les Algériens autour d’un même destin. Mais personne n’en avait encore fait, de façon délibérée et intégrale, un outil au service d’une politique de domination. Même Ben Bella qui fera appel à des centaines d’enseignants égyptiens qu’il injectera dans l’enseignement primaire, ne franchira pas le pas.
Boumediene allait le faire ! Cet homme s’était toujours distingué par sa propension à opposer des forces à d’autres, pour asseoir et renforcer son pouvoir.
Dès la deuxième moitié des années soixante, des forces de gauche commençaient à exprimer, allant crescendo et de diverses façons, leur hostilité à un régime dont elles devinaient qu’il se révélerait catastrophique pour l’avenir du pays. Boumediene, dictateur éminemment paranoïaque, et grand manipulateur devant l’éternel, utilisa, sans compter, les services de la sécurité militaire et de réseaux dévoués de tueurs privés, comme celui de Messaoud Zeggar, entre autres, pour neutraliser tous ceux qu’il mettait dans le sac de “la réaction interne et externe”. Des sacs qui finissaient au fond de l’eau, au large de la baie d’Alger et qui allaient rejoindre les “crevettes de Bigeard”.
Il usa aussi d’une vile corruption, jusqu’à acheter, en argent sonnant et trébuchant, le silence honteux de la plupart des “historiques” encore vivants. Ceux qui refusaient la soupe n’avaient plus le choix qu’entre partir ou mourir. Encore que partir ne les mettait pas à l’abri de son ire. Curieusement, entre autres opposants préstigieux à son régime, se trouvaient Messali El Hadj, celui qui avait conçu l’emblème national, et Mufdi Zakaria, le parolier de l’hymne national. C’est dire!
Mais en parallèle de la représsion et de la corruption, il allait mettre en branle ce qu’il croyait être du machiavélisme de haut vol, mais qui se révèlera un bidouillage d’apprenti sorcier dont le pays ne se relèvera pas.
La contestation montante venait surtout des milieux estudiantins et des milieux ouvriers, dont certains avaient une longue pratique syndicaliste et qui étaient réputés pour avoir tenu tête au colonialisme français, comme les cheminots, les dockers, les employés de l’électricité et gaz d’Algérie et d’autres encore.
Boumediene désamorcera la contestation ouvrière d’une façon radicale ! Il mettra progressivement en branle un système de rente généralisée, qui finira, en 1971, par aboutir à la fameuse Gestion Socialiste des Entreprises (GSE). Cela consistait à accorder aux salariés du secteur industriel public, grâce aux ressources des hydrocarbures et au recours à la planche à billets, bien plus qu’ils ne pourraient jamais revendiquer. Comme la distribution de bénéfices fictifs dans des entreprises déficitaires, renflouées à grands renforts de crédits bancaires, de primes de rendement individuel et collectif pour des productions quasi nulles et de qualité exécrable. Tous les effectifs des entreprises publiques étaient pléthoriques. Pour ne pas laisser des mécontents potentiels au chômage. Les gestionnaires n’avaient aucun pouvoir de décision et servaient de boucs émissaires ou de fusibles, en cas de tension. Toute la gestion était confiée à des commissions, composées majoritairement de travailleurs salariés, et tout ce beau monde passait son temps dans des réunions interminables ou dans des assemblés générales pour applaudir des discours creux.
L’UGTA avait mission d’encadrer et de surveiller ces centaines de milliers de salariés qui étaient payés pour ne rien faire. Ce syndicat historique et dont de nombreux militants avaient donné jusqu’à leur vie, allait devenir une sorte de réseau d’indicateurs et d’encadreurs de marches de soutien au régime. Les millons d’ouvries avaient des salaires, mais qui ne leur servaient à rien d’autre qu’à subsister, puisque le marché était vide de tout. Sauf pour la nomenklatra.
L’autre coup monté pour neutraliser les opposants de gauche, notamment parmi les intellectuels et les étudiants, qui étaient l’objet d’une campagne sournoise, et que le régime faisait passer grossièrement pour des communistes athées, allait consistait à utiliser l’Islam comme moyen de contrôle et d’embrigadement des populations.
Une politique d’arabisation précipitée et rancuneuse, destinée surtout à dégrader les élites francophones hostiles au régime et à les évacuer des postes clés, allait devenir le véhicule du conditionnement et de l’abrutissement systématique des masses.
Il est utile de signaler que ce n’est pas l’arabisation en soi qui était un mauvais choix, car ce serait là un raisonnement réducteur et de l’anti-arabisme primaire. C’est la façon dont elle a été assénée aux algériens, tambour battant et avec des arrières pensées qui se révélèrent autant de germes de la discorde. Les résultats sont d’ailleurs vérifiables aujourd’hui. Le système tout entier ne générait plus rien que de la médiocrité. Les imams avaient déjà été constitués en une sorte de corporation professionnelle relevant de la fonction publique. Les prêches du vendredi, les mêmes pour toutes les mosquées du pays, étaient rédigés par des fonctionnaires du ministère des affaires religieuses. Certains étaient suggérés par le chef de l’Etat lui même.
Dans le cycle primaire, les cours de morale et d’instruction civique furent supprimés pour être remplacés par des cours d’instruction religieuse, particulièrement réducteurs. Le petit élève n’apprenait plus à devenir un citoyen responsable et nourri de valeurs civiques universelles, ni même musulmanes, mais il connaissait par cœur l’histoire de Jonas dans le ventre de la baleine et la patience de Job.
L’Union Nationale des Etudiants Algériens( UNEA) était devenue une cible urgente. Boumediene s’en occupa personnellement, usant à l’égard des meneurs, de la carotte des études à l’étranger ou du bâton de la prison, de la torture et de la liquidation. Il décida enfin de la dissolution de cette prestigieuse organisation estudiantine et de son remplacement par des unions d’étudiants aux ordres. Al’instar de toutes les “organisations de masse”.
Mais avant cela, à la fin des années 60, Boumediene décida de la création des Instituts islamiques. Pour contrer l’action des communistes au sein des populations.
Ce fut le tournant.
L’Islam ambiant, qui restait totalement en marge du pouvoir, même si la constitution du pays en faisait la religion de l’Etat, allait, désormais, emprunter les chemins sinueux qui le mèneront progressivement à l’islamisme militant et à la course au pouvoir.
Ces instituts, d’un genre particulier, dispensaient à des élèves des deux sexes, dûment séparés, car la mixité y était proscrite, des cours constitués essentiellement de matières dites de “sciences religieuses”.
En fait, cet enseignement, dont le programme subliminal échappera même aux censeurs sourcilleux du régime, était axé sur un véritable endoctrinement intégriste.
Les enseignants, importés d’Egypte et du moyen orient, et qui faisaient contrepoids aux coopérants techniques venus d’occident, appartenaient souvent au mouvement des “Frères Musulmans”.
Les étudiants destinés à être des imams, des enseignants et des fonctionnaires de l’administration de la religion, seront formés à l’emporte pièce de l’exaltation religieuse et deviendront plus tard les outils aveugles et fanatisés de milieux divers, depuis la CIA jusqu’au DRS.
La grande innovation de ces instituts islamiques et dont les effets feront, plus tard, tâche d’huile dans tout le Maghreb, sera l’obligation pour les élèves de sexe féminin du port du Hidjab.
Les Algériens allaient être surpris de découvrir, du jour au lendemain, en 1968, des jeunes filles habillées d’une sorte d’uniforme bleu, composé d’une sorte de djellaba et d’un foulard qui ne laissait apparaître que le visage. Cet accoutrement, fourni gratuitement par le ministère des affaires religieuses et dont les patrons avaient été importés d’Egypte, ressemblait à celui des sœurs religieuses catholiques.
Le hidjab faisait son entrée dans le Maghreb.
Aujourd’hui, Il triomphe.
Il a éclipsé le voile de nos ancêtres. Les Algériennes ne portent plus la m’laya, le haïk, le m’ramma, le k’sa, la melh’fa, le chènn.
Ce n’est pas un mal en soi, puisque, quoi que l’on en dise, une majorité d’Algériennes le portent par choix, par conviction, sans y être forcées, contrairement à ce que tentent de le faire accroire certains mouvements féministes tonitruants, qui participent de l’islamophobie ambiante et qui font de ce genre de phénomène, un juteux fonds de commerce.
Mais beaucoup d’Algériens, dont les propres épouses, les filles et les sœurs portent l’incontournable hidjab, l’ont ressenti comme une intrusion dans leur vécu, comme une altération de leur identité, comme la disparition d’un monde qu’ils ont aimé. D’autant que le port massif du hidjab n’a pas apporté qu’un regain de piété. Loin s’en faut, puisque les mœurs n’ont jamais été aussi dissolues.
Depuis, le hidjab a évolué. Il s’est adapté à lla dévotion des unes ou à la coquetterie des autres.
Certaines portent comme un fier étendard le “niquab” ou le “djelbab” noir avec voilette intégrale et gants en plein été.
D’autres l’accommodent au goût du jour et le portent en couleur, parfois même échancré, collant et suggestif.
Mais qu’on le veuille ou non, le hidjab est un phénomène de société.
Qu’il soit un uniforme, un signe de ralliement, un accoutrement identitaire, un phénomène de mode ou un cache misère, le hidjab s’est impose aujourd’hui dans toutes les couches sociales, dans le sens littéral du verbe, jusque dans les communautés maghrébines immigrées en occident.
Faut il en remercier Boumediene ?
D.B
Note d’Algérie Nouvelle:
Cet article est mis en ligne a titre informatif. Nous n’en cautionnons pas tout le contenu, il se trouve que la non-algérianité du Hidjab est partiellement expliquée.

